Bruce Lee – La Fureur du dragon
April 19, 2021 Share

Bruce Lee – La Fureur du dragon

Tang Lung débarque à Rome pour prêter main-forte à sa famille dont le restaurant est convoité par la mafia locale. Grâce à ses aptitudes au kung fu, il parviendra à tenir tête aux nombreux assaillants envoyés contre lui. L’heure de la renégociation de contrat est arrivée. Fort de son poids au box-office, Lee s’affranchit enfin de Lo Wei et obtient les postes de réalisateur, scénariste et producteur, sous l’égide de sa propre compagnie, Concord. Cette fois, il transporte directement l’action et son protagoniste à l’Ouest, Rome, Italie, augmentant ainsi les chances d’exportation du produit. Après l’envahisseur japonais, l’ennemi s’incarne cette fois dans la mafia romaine, avec un big boss de pacotille qui pour parvenir à ses fins préférera curieusement organiser un véritable tournoi international d’arts martiaux au lieu d’user des armes à feux et des explosifs pourtant de rigueur dans le milieu. Il faut dire qu’il est conseillé par ce traître de Wei Ping Ao, au jeu de “folle” toujours aussi subtil bien aidé par d’effroyables costumes. Bref, la supériorité de la boxe chinoise va encore devoir faire ses preuves. Plus que jamais, le plaisir du spectateur va être fonction de l’indulgence qu’il veut bien manifester face à la légèreté des arguments. Désireux d’offrir des affrontements crédibles et de qualité, Lee fait appel aux meilleurs de leur discipline, souhaitant s’opposer en particulier à des adversaires occidentaux, approfondissant ainsi le dispositif de Fist of Fury. Le générique d’ouverture mentionne fièrement le palmarès des authentiques champions recrutés : Robert Wall, champion du monde de karaté professionnel 1970, le Coréen Wong In Sik, 7e dan d’Hapkido – ici dans le rôle d’un Japonais – et Chuck Norris, détenteur de plusieurs titres mondiaux. Ce dernier partage une déjà solide amitié avec Bruce Lee. Les deux hommes s’étaient rencontrés lors d’un championnat sur le territoire américain en 1967, et eurent plusieurs fois l’occasion de s’entraîner ensemble, pour le plaisir, échangeant leurs techniques. Après quelques rôles de figuration, Norris fait ici ses vrais débuts à l’écran. Il lui faudra encore patienter une bonne dizaine d’années avant que sa carrière connaisse véritablement le succès.

N’ayons pas peur des mots, en ce qui concerne l’écriture et la réalisation, Bruce Lee est passablement mauvais. Le film, tant dans les vêtements que dans l’humour et les réactions des personnages, présente tous les ingrédients pour faire un excellent nanar. Le mauvais goût est roi, les murs en carton du bureau du boss ne font pas illusion, et la scène de terrain vague à la fin semblent tout droit sortis d’un kung fu Z. Les brutes occidentales à moustaches ne sont pas gâtées par la nature et jouent aussi mal que les figurants. Le pire étant peut-être atteint par ces vues de Rome, très cartes postales, amenées sans aucune finesse (et tous les Romains parlent spontanément anglais). On devine que certains plans ont été tournés à l’arraché, Lee et son équipe accumulant le maximum de métrage avant de retourner mettre en boîte le reste du film en studio à Hong Kong. Le premier quart d’heure est à ce titre particulièrement consternant. Lee joue de la pantomime pour obtenir à manger à l’aéroport de Rome, chaque expression étant lourdement soulignée par des bruitages à peine dignes d’un cartoon. Son personnage, Tang Lung, c’est un peu le nigaud qui monte à la ville (voir plus loin la scène avec la prostituée, typique du genre). Au-delà des capacités martiales, on est ici très loin du héros halluciné de Fist of Fury. Mais une constance se fait jour. Lee semble définitivement abonné aux rôles d’apatrides, exilés, déplacés, en décalage permanent avec l’environnement. Nulle part à sa place, il finit souvent seul, au milieu d’une véritable hécatombe dont même ses nouveaux amis ont été les victimes. Entre la Thaïlande, l’Italie et le retour du fils prodigue à Shanghai, ses personnages sont à la recherche d’une identité perdue ou contestée. Ignorants des codes du pays, ils sont dans un premier temps sommés de faire profil bas et de ravaler leur fierté. Isolés, ils doivent d’abord se faire accepter par la communauté, puis prouver leur loyauté à la force des poings. Sur cette voie, ils ne peuvent que finir seuls. Comme le dit en conclusion le personnage interprété par Chin Ti : « Dans ce monde où règnent les armes et la violence, où qu’il aille, la solitude sera son unique compagne. » Le kung fu devient un mode d’expression et de revendication identitaire, intelligible quelle que soit l’idiome local. Dans The Way of the Dragon, ses gestes et ses roulements d’yeux sont sans ambiguïté lorsqu’il menace le boss dans son bureau.

On l’a déjà dit, le fait que seules les scènes d’action fassent l’intérêt des films de Bruce Lee n’est ni problématique, ni unique. C’est le cas de nombre de kung fu pian, oeuvre mineures mais nullement désagréables. Il est cependant intéressant de constater que le culte qui existe autour de lui repose sur des éléments qui sont en partie extérieurs aux films. Les spectateurs occidentaux découvraient véritablement avec lui un cinéma jusqu’alors ignoré. Mais ce sentiment de nouveauté était également partagé à sa façon par le public oriental. Nous ne sommes certainement pas ici devant des chefs-d’oeuvre du septième art. Nous assistons d’abord à l’affirmation d’une présence, celle d’un véritable dieu des arts martiaux. Enfin seul maître à bord, Lee pense son film comme une leçon de Jeet Kune Do. Avec pédagogie, le Sifu accompagne ses coups de commentaires, et utilise les divers accessoires à sa portée (bâton, double nunchaku) pour créer autant de situations de défense. Il se fabrique même de fines et redoutables fléchettes en bois, qui lui sauveront la mise plus d’une fois. Non sans arrogance, il prend sa revanche sur ces occidentaux qui se croient supérieurs. Patiemment élaboré au fil des années, le Jeet Kune Do est défini par Bruce Lee comme l’art d’intercepter le poing. C’est une technique évolutive de self defense, un non-style dont le principe est de s’adapter en fonction de chaque nouvelle situation. Désireux d’apparaître comme l’ambassadeur mondial de cet art de combat, Lee se plaît à filmer ses séances d’entraînement, à faire jouer son impressionnante musculature, à craquer ses os. Si ces scènes prennent place sur un balcon ou face à un miroir, ce n’est pas pour rien. Il s’agit d’exhibition au sens propre. Dans le film, ses camarades l’admirent et le touchent, curieux, fiers, envieux. L’homme devient à la fois monstre de foire et grand frère modèle. Dans la réalité, combien de fans ont punaisé sur leur mur un poster du petit dragon, et collectionné les revues dont il faisait la une.


Nombreux et toujours étourdissants par l’agilité et la puissance hors-norme du guerrier, les combats de The Way of the Dragon sont un régal pour les amateurs. Le comportement de ses ennemis, de bien piètres bagarreurs, laisse il est vrai à désirer. Il faut les voir, par exemple, attendre sagement leur tour au lieu d’attaquer en force, stratégie qui laissera sans doute perplexe le spectateur le moins exigeant. La donne change heureusement avec l’arrivée, dans le derniers tiers du film, des champions crédités au générique. Le duel final contre Colt, le personnage interprété par Chuck Norris, dans le Colisée est à lui seul un sublime morceau de cinéma, l’un des plus loués de toute la carrière de Bruce Lee, véritable court-métrage en soi pour le coup plus que très dignement filmé. On devine que cet affrontement, par le soin qui a présidé à sa réalisation, est LA scène qui compte et pour laquelle le film a été pensé. C’est quasiment un remake revu et corrigé de l’affrontement entre Lee et Robert Baker à la fin de Fist of Fury. Le temps semble s’arrêter- l’usage du ralenti aidant – et l’on oublierait presque l’intrigue qui justifie l’existence de cette scène. De la durée d’une bobine, celle-ci diffère en fait à tel point de tout ce qui a précédé, impose un rythme tellement différent, qu’elle déséquilibre presque le film. Située dans un cadre particulièrement évocateur, elle tourne au surréalisme. Le Colisée c’est l’arène des gladiateurs, un lieu éminemment symbolique qui donne au combat une coloration mythologique d’une inattendue poésie, hors du temps, hors du film. Il s’agira d’un combat à mort dénué de haine ou d’esprit de vengeance. Les deux combattants se considèrent d’égal à égal, et la mise en scène de Lee s’attarde sur leurs échanges de regards, file la métaphore du miroir par tout un jeu de symétrie qui place au centre de l’axe un chaton romain, tel un empereur qui va donner le coup d’envoi d’une démonstration anthologique dissimulée aux yeux des humains. Jamais le respect de l’adversaire n’a été aussi marqué. La victoire n’aura rien de libératrice, exprimant même une certaine amertume. En faisant l’erreur de reprendre le fil de son récit après un tel climax, Lee renforce malgré lui la préciosité de ce moment. Les dernières péripéties, de retour au terrain vague qui communique mystérieusement avec les arcades du Colisée, apparaissent alors d’une pauvreté presque embarrassante. Néanmoins, avec ce film, qui demeure son plus rentable, Bruce Lee devient un phénomène mondial et gagne son surnom de “petit dragon”. L’avenir s’annonce plein de promesses.